Outil pédagogique · accès libre

La Fresque de la Technologie.

Une traversée interactive de la pensée de la technologie et de la technique, de Platon à Yuk Hui. Les penseurs qui ont façonné notre rapport aux outils, replacés dans leur époque. Chaque fiche se lit en trois temps : idée, apport, limite.

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Un mot valise, qu'il faut clarifier

« Technologie ». Le mot est partout. Dans la bouche des politiques, des publicitaires, des ingénieurs, de nos enfants. On l'emploie pour parler d'un smartphone, d'une intelligence artificielle, d'une éolienne, d'un algorithme, d'un vaccin. Mais derrière le même mot, chacun met une réalité différente : un objet, un produit à vendre, une promesse de progrès, une menace, une simple application de la science.

Ce flou n'est pas anodin. Tant qu'on ne s'entend pas sur ce qu'est une technologie, on ne peut pas en penser lucidement les enjeux : le pouvoir qu'elle déplace, l'énergie qu'elle consomme, l'autonomie qu'elle nous donne ou nous retire. Définir n'est donc pas un préalable académique. C'est un acte politique.

Le point de départ : la définition de Stiegler

Pour se distancier de ces représentations idéologiques, partons d'une définition solide, celle du philosophe Bernard Stiegler.

« Une technologie est une industrialisation d'une ou plusieurs techniques sur la base de procédés scientifiques formels. »
Bernard Stiegler, Vidéo « À quoi sert l'art ? » ↗

Cette définition a une grande vertu : elle articule enfin deux mots qu'on confond sans cesse, technique et technologie.

La technique
C'est le savoir-faire. L'arc et la flèche taillés à la main, uniques, adaptés au corps de l'archer, transmis de maître à apprenti, appris par l'expérience. Coder un site à la main, en HTML et CSS, chaque page différente.
La technologie
C'est l'industrialisation de cette technique par la science. La production en série d'arcs composites, conçus par simulation, identiques et reproductibles à l'infini. WordPress ou Webflow, qui industrialisent la création de sites via des gabarits standardisés, produits par millions.

Autrement dit : la technologie, c'est la technique passée à l'échelle industrielle grâce à la science, en particulier aux sciences de l'ingénieur. Cette distinction est cruciale, car elle explique pourquoi la technologie nous dépasse. Ce n'est pas la technique en soi, qui accompagne l'humanité depuis trois millions d'années, mais son industrialisation, qui produit une accélération et une opacité sans précédent.

Là où cette définition s'arrête

La définition de Stiegler dit très bien comment une technologie se fabrique : l'industrialisation d'une technique sur des bases scientifiques. Mais elle laisse deux angles morts.

D'abord, elle ne dit rien de sa base matérielle. Toute technologie consomme de l'énergie, physique, mais aussi cognitive et sociale. Cette dimension est presque toujours invisibilisée par les discours qui présentent l'innovation comme immatérielle, presque magique.

Ensuite, et c'est le plus important, elle ne dit rien de sa finalité politique. Une technologie n'est jamais un outil neutre. Chaque innovation redéfinit les rapports de force entre acteurs économiques, politiques et sociaux : qui en profite, qui en pâtit, quels équilibres de pouvoir elle déplace. Une définition purement technique passe à côté de ce qui, précisément, fait de la technologie un enjeu de société.

La définition que je propose

En reprenant Stiegler et en comblant ces deux manques, je propose la définition suivante.

« Une technologie est un système complexe qui transforme de l'énergie via l'industrialisation d'une ou plusieurs techniques sur des bases formelles et/ou scientifiques, afin de créer et/ou de modifier des rapports de forces au sein de nos sociétés. »
Yassir Kazar

Elle tient sur quatre piliers.

  1. 01 La transformation d'énergie La base matérielle, que rien ne rend immatérielle.
  2. 02 L'industrialisation de techniques Le passage du geste artisanal au système reproductible à grande échelle.
  3. 03 Les bases formelles ou scientifiques Cette rationalisation qui distingue la technologie de la technique empirique.
  4. 04 La modification des rapports de forces La dimension politique, souvent la plus déterminante et la plus négligée.

C'est ce dernier pilier qui donne son sens à la définition qui ouvre cette fresque, et à la formule courte qui est la thèse directrice de mon cours « Platformisation de la Cyber Sécurité » : une technologie est un système qui transforme de l'énergie afin de créer ou modifier des rapports de forces.

Pourquoi une fresque des penseurs

Définir la technique n'est pas une intuition qu'on aurait seul, un matin. C'est un travail que des générations de philosophes, d'anthropologues et de scientifiques ont mené avant nous. On ne pense jamais à partir de rien : on hérite. Et pour se situer dans ce débat, encore faut-il connaître ceux qui l'ont ouvert et déplacé.

C'est tout l'objet de cette fresque. Elle cartographie cet héritage pour le rendre lisible et vivant.

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La frise-ruban donne accès aux six époques. Chaque époque affiche ses penseurs sous forme de cartes.
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Les 31 fiches, en texte

La fresque ci-dessus se parcourt à la souris. Voici le même contenu en texte continu : six époques, trente et un penseurs, chacun en cinq temps. Ce qu'il dit, ce qu'il apporte, ce qui lui manque, et à qui il répond.

Treize des trente et un penseurs de cette fresque sont européens. Ce déséquilibre n'est pas corrigé, parce qu'il dit quelque chose. Une part tient à la domination européenne sur la production et la diffusion des idées depuis le XIXᵉ siècle. Une autre tient à ce qui a été traduit, conservé et enseigné : cette fresque documente elle-même deux transmissions interrompues, celle des Mohistes et celle d'Ibn Khaldūn, et la fiche de Paulin Hountondji décrit le mécanisme qui produit ce genre d'écart. Une part enfin tient à mes propres lectures et à mes propres tropismes, que j'essaie d'élargir, notamment à travers cette fresque.

Antiquité · VIᵉ – IVᵉ s. av. J.-C.

Les premières pensées de la technique et du pouvoir naissent ensemble, mais divergent aussitôt selon les aires : là où la Grèce sépare l'idée et la main, la Chine pense d'emblée la technique avec la maîtrise de soi.

Platon Vᵉ–IVᵉ s. av. J.-C. · Grèce

Pour Platon, fabriquer des objets est un savoir de second rang, très inférieur à la pensée pure.

L'idée
Platon distingue plusieurs niveaux de réalité. Tout en haut, les Idées : le monde parfait des concepts (par exemple l'Idée du lit, le lit idéal). En dessous, l'objet sensible : le lit que l'artisan fabrique, déjà une copie imparfaite de cette Idée. Plus bas encore, l'image : le lit peint, copie de la copie. L'artisan qui fabrique se situe donc à un rang inférieur au philosophe qui contemple les Idées. La technè (le savoir-faire manuel) produit du concret utile, mais reste, pour Platon, éloignée de la vérité, qui est réservée à la pensée.
Ce qu'il apporte
Platon est le premier à hiérarchiser explicitement les savoirs, et à placer la contemplation intellectuelle (ce qu'il nomme la theoria) au-dessus de la fabrication matérielle. Cette hiérarchie structurera la culture occidentale pendant deux mille ans.
Sa limite
En dévalorisant le geste et l'artisan, il installe une coupure durable entre « penser » et « faire », entre la tête et la main, qui pèsera longtemps sur le statut des techniciens.
Filiation
Cette dévalorisation n'a rien d'universel : d'autres civilisations, en Chine puis dans le monde arabe, n'ont jamais séparé le savoir et le geste.

Référence Platon, La République (livre X) et Gorgias, vers 375 av. J.-C.

Texte intégral La République, livre X (trad. Chambry)

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Aristote IVᵉ s. av. J.-C. · Grèce

Aristote analyse le premier ce qu'est « fabriquer », mais le classe sous les activités inférieures.

L'idée
Aristote, élève de Platon, range les activités humaines en trois familles. La theoria : contempler, connaître pour le plaisir de connaître. La praxis : agir, au sens de la morale et de la politique. La poiesis : produire, fabriquer un objet extérieur à soi. La technè est le savoir qui guide cette dernière : c'est un vrai savoir, rationnel, mais tourné vers l'utile plutôt que vers le bien en soi. Il forge aussi la théorie des « quatre causes » pour expliquer tout objet fabriqué : sa matière, sa forme, celui qui le fait, et le but qu'il sert.
Ce qu'il apporte
Première analyse rigoureuse et positive de la fabrication comme forme de connaissance. La distinction entre fabriquer (poiesis) et agir (praxis) reste aujourd'hui un outil de pensée majeur.
Sa limite
Il subordonne la technè au but qu'elle sert, et maintient l'artisan, souvent un esclave dans la cité grecque, à l'écart de la « vie bonne » réservée aux citoyens libres.
Filiation
La hiérarchie grecque se transmet, mais la Chine antique, à la même époque, lui oppose deux réponses opposées.

Référence Aristote, Métaphysique (livre I) et Éthique à Nicomaque (livre VI), IVᵉ s. av. J.-C.

Texte intégral Métaphysique, livre I (trad. Cousin)

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Les Mohistes 墨家 · Vᵉ–IIIᵉ s. av. J.-C. · Chine

Cette école chinoise voit dans la technique utile un bien pour le peuple, sans aucun mépris pour l'artisan.

L'idée
Les Mohistes sont les disciples du philosophe Mozi. Ils forment une école qui valorise l'utilité concrète au service du plus grand nombre. Ils développent une logique argumentative, des standards de mesure, et une véritable ingénierie, notamment des techniques de défense des villes assiégées. Pour eux, une technique se juge à ce qu'elle apporte au bien commun : nourrir, protéger, servir le peuple. Le savoir-faire n'est pas honteux, il est précieux.
Ce qu'il apporte
Premier corpus proto-scientifique de la Chine. Contrairement aux Grecs, ils honorent l'artisan et l'efficacité pratique au lieu de les mépriser.
Sa limite
Leur pensée reste attachée à l'utilité immédiate et au service de l'État. L'école décline puis disparaît face à la montée du confucianisme, davantage centré sur la morale et les rites.
Filiation
L'union pleine du savoir savant et de la technique concrète s'accomplira ailleurs, dans le monde arabo-musulman.

Référence Le Mozi (墨子), recueil de l'école mohiste, Vᵉ–IIIᵉ s. av. J.-C. ; A. C. Graham, Later Mohist Logic, Ethics and Science, 1978.

Texte intégral Le Mozi, texte chinois et traduction anglaise

Pour aller plus loin Les Mohistes

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Zhuangzi 莊子 · IVᵉ s. av. J.-C. · Chine

Ce sage taoïste avertit : à trop se fier aux machines, on finit par penser comme une machine.

L'idée
Zhuangzi raconte l'histoire d'un vieux jardinier qui refuse d'utiliser un système de poulie pour puiser l'eau, alors que ce serait bien plus efficace. Sa raison : qui se sert de machines finit par avoir un « cœur-machine » (機心, jixin), c'est-à-dire un esprit envahi par le calcul, la ruse et la recherche du rendement, qui perd sa spontanéité et sa paix intérieure. C'est l'idée que l'outil ne transforme pas seulement le monde, mais aussi celui qui l'emploie.
Ce qu'il apporte
Sans doute la première critique de l'aliénation par la technique dans l'histoire. Il pense l'effet en retour de l'outil sur l'esprit de son utilisateur, plus de deux mille ans avant les critiques modernes.
Sa limite
Sa solution penche vers le renoncement et le retrait plutôt que vers la maîtrise : un risque de passivité, ce qu'on appelle le quiétisme.
Filiation
Cette intuition de l'outil qui façonne l'esprit réapparaîtra, à l'ère des usines, chez Marx, puis chez Simondon.

Référence Zhuangzi (莊子), chapitre « Tian Di » (Ciel et Terre), IVᵉ s. av. J.-C.

Texte intégral Zhuangzi, chapitre « Tian Di »

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Âge classique · IXᵉ – XIVᵉ s.

Pendant que l'Europe latine est en retrait, le monde arabo-musulman formalise le calcul, réconcilie science et technique, et pense la civilisation par ses métiers. Le centre de gravité de la pensée technique se trouve alors à Bagdad et au Caire.

al-Khwārizmī v. 780 – v. 850 · Monde arabo-musulman

Ce savant de Bagdad transforme le calcul en procédure générale : c'est l'acte de naissance de l'algorithme, qui porte son nom.

L'idée
Al-Khwārizmī travaille à Bagdad sous le calife al-Maʾmūn. Dans son traité al-jabr wa-l-muqābala (vers 820), il ne se contente pas de résoudre des problèmes : il ramène toutes les équations du second degré à six types possibles, et donne pour chacun la marche à suivre, étape par étape, valable quels que soient les nombres. Le calcul cesse alors d'être un talent personnel pour devenir une procédure que n'importe qui peut exécuter en suivant les étapes, sans avoir à comprendre pourquoi elle fonctionne. Un second traité fait connaître les chiffres indiens et leur numération de position. Traduit en latin au XIIᵉ siècle sous le titre Algoritmi de numero Indorum, son nom devient un nom commun : algorisme, puis algorithme.
Ce qu'il apporte
Il fait subir au calcul, une technique mentale, exactement ce que l'industrie fera bien plus tard au geste de l'ouvrier : le détacher de celui qui le détient pour le rendre reproductible à l'identique. C'est la démonstration qu'une base formelle suffit à industrialiser une technique, huit siècles avant la machine et avant la science moderne. Et le pouvoir suit l'outil : son livre est écrit pour les partages d'héritage, l'impôt, l'arpentage et le creusement des canaux, c'est-à-dire pour l'administration du califat.
Sa limite
Son algèbre est rédigée entièrement en mots, sans aucun symbole : la formalisation n'est qu'entamée, et il faudra Viète puis Descartes pour l'achever. Surtout, il ne théorise jamais ce qu'il fait : c'est l'Europe latine qui, en faisant de son nom un nom commun, lui attribuera rétrospectivement la fondation de l'algorithme. Il n'invente d'ailleurs ni le zéro ni la numération de position, hérités des mathématiques indiennes.
Filiation
Reste à faire admettre que ce genre de savoir a toute sa place parmi les sciences : c'est le geste d'al-Fārābī, une génération plus tard. Quant à la procédure elle-même, elle attendra le XXᵉ siècle pour être pensée comme telle, et donner son nom au pouvoir de l'ère numérique.

Référence al-Khwārizmī, Kitāb al-mukhtaṣar fī ḥisāb al-jabr wa-l-muqābala, vers 820 ; traduction latine Algoritmi de numero Indorum, XIIᵉ s. ; Roshdi Rashed, Al-Khwārizmī. Le commencement de l'algèbre, 2007 ; Dimitri Gutas, Pensée grecque, culture arabe, Aubier, 2005.

Texte intégral L'Algèbre, traduction anglaise de Rosen, 1831

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al-Fārābī 872–950 · Monde arabo-musulman

Ce philosophe de Bagdad range la science des machines parmi les savoirs nobles, à égalité avec les autres.

L'idée
Al-Fārābī est surnommé le « second maître », après Aristote. Il rédige une grande classification des sciences de son temps. Fait notable : il y inclut le ʿilm al-ḥiyal, la « science des mécanismes » (celle des dispositifs ingénieux et des machines), parmi les disciplines mathématiques pleinement légitimes. Autrement dit, concevoir des machines relève d'un savoir rationnel respectable, et non d'un travail servile indigne du penseur.
Ce qu'il apporte
Il réintègre la technique dans le champ de la connaissance savante (ce que les philosophes appellent l'épistémè), sans la hiérarchie méprisante héritée des Grecs.
Sa limite
Son geste reste théorique : c'est un classement des savoirs, avec peu d'effet direct sur la production réelle d'objets.
Filiation
Cette légitimation prépare le terrain à une ingénierie savante et concrète, celle d'al-Jazari.

Référence al-Fārābī, Iḥṣāʾ al-ʿulūm (Le Dénombrement des sciences), Xᵉ s.

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al-Jazari 1136–1206 · Jazira

Cet ingénieur de génie conçoit automates et horloges, faisant de la machine une véritable œuvre savante.

L'idée
Al-Jazari est ingénieur au service des princes de la Jazira (la haute Mésopotamie). Il rédige un traité illustré décrivant une cinquantaine de dispositifs : horloges monumentales, automates animés, machines hydrauliques, mécanismes à cames et à vilebrequin (des pièces qui transforment un mouvement en un autre). Certains de ces automates sont « programmables », c'est-à-dire réglables pour exécuter des séquences différentes. Il démontre ainsi que concevoir une machine est un acte de haut savoir, documenté avec méthode.
Ce qu'il apporte
Sommet de l'ingénierie médiévale à l'échelle mondiale. La machine y est traitée comme une œuvre d'intelligence, décrite avec précision et rigueur.
Sa limite
Ces prouesses restent des objets de cour, destinés à émerveiller les princes. Elles ne débouchent pas sur une production industrielle diffusée dans la société.
Filiation
Reste à penser la technique non plus comme objet isolé, mais comme fait de civilisation : ce que fera Ibn Khaldūn.

Référence al-Jazari, Kitāb fī maʿrifat al-ḥiyal al-handasiyya (Livre de la connaissance des procédés mécaniques ingénieux), 1206.

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Ibn Khaldūn 1332–1406 · Maghreb

Ce penseur maghrébin montre que les métiers et le travail organisé font naître les civilisations.

L'idée
Ibn Khaldūn est considéré comme l'un des fondateurs de la sociologie et de l'histoire scientifique. Il cherche à comprendre comment les civilisations naissent, prospèrent, puis s'effondrent. Il place au cœur de son explication les ṣināʿa (les métiers, les savoir-faire) et la division du travail : plus une société développe ses techniques et spécialise ses tâches, plus elle bâtit une civilisation urbaine complexe, ce qu'il appelle l'ʿumrān. La technique n'est plus un simple outil, elle devient un moteur de l'organisation sociale tout entière.
Ce qu'il apporte
Il relie technique, organisation sociale et cycle de vie des empires : une première pensée de la technique comme système à l'échelle d'une société entière.
Sa limite
La transmission de son œuvre s'interrompt, et son intuition ne débouche pas sur une révolution industrielle dans le monde musulman. C'est ce que les historiens nomment la « question de Needham » : pourquoi l'industrialisation a-t-elle eu lieu en Europe, et pas ailleurs, malgré des avances techniques comparables ?
Filiation
C'est finalement l'Europe moderne qui industrialisera, en réactivant la coupure grecque sous une forme nouvelle : la domination de la nature.

Référence Ibn Khaldūn, Al-Muqaddima (Les Prolégomènes), 1377.

Texte intégral Les Prolégomènes, traduction de Slane

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Modernité classique · XVIᵉ – XVIIIᵉ s.

L'Europe réactive la coupure grecque, mais l'arme d'un projet inédit : devenir « maîtres et possesseurs de la nature ». La révolution scientifique fonde deux siècles de domination européenne.

Francis Bacon 1561–1626 · Angleterre

Bacon lance la formule qui fonde la modernité : « savoir, c'est pouvoir ».

L'idée
Pour Bacon, la connaissance ne vaut pas seulement pour elle-même : elle vaut par le pouvoir qu'elle donne sur la nature. Il défend une méthode nouvelle fondée sur l'expérimentation et l'observation systématiques, contre la simple spéculation abstraite des Anciens. Sa formule latine scientia potentia est, « la science est puissance », fait du savoir un instrument concret de domination de la nature et d'amélioration des conditions matérielles de vie.
Ce qu'il apporte
Il fonde l'idée d'une méthode expérimentale mise au service de l'utilité et de la puissance, l'un des socles de la science moderne.
Sa limite
Il réduit la nature à un simple stock de ressources à exploiter, et ne se pose aucune question sur les effets sociaux ou environnementaux de cette exploitation.
Filiation
Descartes prolonge et systématise ce projet : faire de l'homme le maître de la nature.

Référence Francis Bacon, Novum Organum, 1620.

Texte intégral Novum Organum (trad. Lasalle)

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René Descartes 1596–1650 · France

Descartes promet que la méthode rendra l'homme « maître et possesseur de la nature ».

L'idée
Descartes veut fonder toute connaissance sur une méthode rationnelle sûre. Dans le Discours de la méthode, il annonce que cette science nouvelle nous rendra « comme maîtres et possesseurs de la nature », notamment en améliorant la médecine et les techniques. Il sépare radicalement l'esprit qui pense (le sujet) et la matière étendue (le monde-objet) : c'est ce qu'on appelle le dualisme. Le monde devient dès lors un vaste mécanisme que la raison peut mesurer, calculer et maîtriser.
Ce qu'il apporte
Il fonde le projet techno-scientifique moderne et l'idée d'un progrès sans limite par la maîtrise méthodique de la nature.
Sa limite
Cette « raison instrumentale » et ce dualisme, qui posent l'homme face à un monde réduit à l'état d'objet manipulable, préfigurent ce que Heidegger dénoncera trois siècles plus tard sous le nom de Gestell.
Filiation
Il faudra attendre Marx pour penser ce que la machine fait, en retour, aux rapports entre les hommes.

Référence René Descartes, Discours de la méthode (sixième partie), 1637.

Texte intégral Discours de la méthode, texte entier

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Âge industriel · XIXᵉ s. – 1945

L'industrie fait naître des pensées neuves : la technique comme rapport social (Marx), une lecture énergétique du vivant et de l'outil (Lotka) qui deviendra l'ancêtre scientifique de la définition systémique, et, à la veille de la guerre, la définition de ce qu'est une procédure mécanique (Turing).

Karl Marx 1818–1883 · Allemagne

Marx démontre que la machine n'est jamais neutre : elle sert toujours des rapports de pouvoir.

L'idée
Marx analyse l'usine du XIXᵉ siècle. Il montre que la machine, loin d'être un outil neutre, s'inscrit dans des rapports de production : entre les mains du patron, elle sert à intensifier le travail, à surveiller l'ouvrier et à augmenter le profit. Il forge le concept d'aliénation : le travailleur, dépossédé de son savoir-faire et du produit de son travail, devient un simple rouage au service de la machine, plutôt que l'inverse. La technique devient ainsi un enjeu politique et social.
Ce qu'il apporte
Il politise la technique : il montre qu'elle peut asservir comme libérer, selon qui la possède et la contrôle. C'est le premier lien explicite entre technique, pouvoir et économie.
Sa limite
Chez lui, la technique reste commandée par l'économie : elle n'a pas de logique propre. Il garde aussi un optimisme sur le « progrès des forces productives » qui sera critiqué par la suite.
Filiation
Deux questions s'ouvrent après lui : et si la technique avait sa logique autonome (Ellul) ? Et si elle relevait d'abord de l'énergie (Lotka) ?

Référence Karl Marx, Le Capital, livre I (notamment le chapitre sur le machinisme et la grande industrie), 1867.

Texte intégral Le Capital, livre I, texte intégral

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Alfred Lotka 1880–1949 · États-Unis

Ce savant définit l'outil comme un « organe hors du corps » qui capte de l'énergie : l'ancêtre de la définition énergétique de la technologie.

L'idée
Lotka, mathématicien et biophysicien, étudie le vivant sous l'angle de l'énergie. Il propose le principe de puissance maximale : dans l'évolution, les systèmes qui survivent et l'emportent sont ceux qui captent et transforment le plus d'énergie disponible. Il distingue nos organes « endosomatiques » (à l'intérieur du corps : les jambes, les mains) et nos instruments « exosomatiques » (hors du corps : la roue, le moteur, l'ordinateur). Les techniques sont précisément ces organes extérieurs qui décuplent notre capacité à mobiliser l'énergie et à agir sur le monde.
Ce qu'il apporte
Il fonde une lecture énergétique du vivant et de la technique. C'est l'ancêtre scientifique de la définition d'une technologie comme système qui transforme de l'énergie pour agir sur le monde.
Sa limite
Son modèle est biophysique : à lui seul, il ne dit rien des rapports sociaux ni des jeux de pouvoir entre les hommes.
Filiation
L'économiste Georgescu-Roegen en tirera la bioéconomie et le rôle central de l'entropie ; le philosophe Stiegler, l'idée que l'humain se constitue par cette « exosomatisation ».

Référence Alfred J. Lotka, « The Law of Evolution as a Maximal Principle », Human Biology, 1945 ; Elements of Physical Biology, 1925.

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Simone Weil 1909–1943 · France

Weil descend elle-même à l'usine et montre comment la machine, mal pensée, écrase l'ouvrier au lieu de le servir.

L'idée
Philosophe, Simone Weil quitte l'enseignement pour travailler comme ouvrière en usine, notamment chez Renault, afin de vivre de l'intérieur ce qu'elle veut comprendre. Elle en tire un constat : le problème n'est pas la machine en soi, mais l'organisation du travail qui la commande. Le travail à la chaîne, minuté et découpé en gestes minuscules, réduit l'ouvrier à une opération répétée, sans pensée ni vue d'ensemble. La technique devient alors un instrument d'oppression, non parce qu'elle existe, mais parce qu'elle sépare radicalement celui qui exécute de celui qui conçoit et décide.
Ce qu'il apporte
Elle relie concrètement technique, organisation du travail et dignité humaine, à partir d'une enquête vécue plutôt que d'une théorie abstraite. Elle pose une question qui reste ouverte : à quelles conditions une technique laisse-t-elle à celui qui l'emploie la maîtrise et la compréhension de son propre geste ?
Sa limite
Sa réflexion, souvent fragmentaire et traversée de spiritualité, esquisse un idéal de « travail non servile » difficile à traduire en organisation concrète à grande échelle.
Filiation
Après la guerre, cette critique de la machine qui déqualifie le travailleur se systématise, de Mumford à Ellul.

Référence Simone Weil, Réflexions sur les causes de la liberté et de l'oppression sociale, 1934 ; La Condition ouvrière, 1951 (posthume).

Ma lecture Réflexions sur les causes de la liberté et de l'oppression sociale, lu intégralement dans l'édition Folio essais.

Texte intégral Oppression et Liberté, le recueil qui contient les Réflexions

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Alan Turing 1912–1954 · Angleterre

Turing définit ce qu'est une procédure mécanique, et démontre du même coup ce qu'aucune procédure ne pourra jamais faire.

L'idée
Turing cherche à répondre à une question de logique : existe-t-il une méthode mécanique capable de trancher, pour tout énoncé mathématique, s'il est démontrable ? Pour y répondre, il lui faut d'abord définir ce qu'est une « méthode mécanique », ce que personne n'avait fait. Il imagine en 1936 un dispositif minimal : un ruban de cases, une tête qui lit et écrit des symboles, une table finie de règles. Tout ce qu'un humain peut calculer en appliquant des règles sans réfléchir, cette machine sait le faire. Il décrit ensuite une machine universelle, qui reçoit la description d'une autre machine comme simple donnée et l'exécute : une machine unique capable de devenir n'importe quelle autre. Puis il démontre la réponse à sa question de départ, et elle est négative : certains problèmes parfaitement posés n'admettent aucune procédure, quelle qu'elle soit. Pendant la guerre, il met cette pensée au service de la cryptanalyse et casse les codes de la marine allemande à Bletchley Park. Condamné en 1952 pour homosexualité et soumis à un traitement hormonal forcé, il meurt deux ans plus tard : l'État qui s'était servi de son calcul le détruit.
Ce qu'il apporte
Il donne enfin sa définition à ce qu'al-Khwārizmī avait seulement pratiqué : l'algorithme. Et il en établit la limite de l'intérieur, par démonstration : cas unique dans cette fresque, où les limites de la technique sont ailleurs morales, sociales ou politiques. Sa machine universelle est par ailleurs le concept qui rend la plateforme pensable : un support unique capable de devenir n'importe quel outil. Le calcul naît ainsi arme d'État et secret militaire, bien avant d'être une industrie.
Sa limite
Il ne pense pas la technique, il fait de la logique : c'est rétrospectivement qu'on lit son travail comme un acte fondateur. L'équivalence entre « calculable » et « calculable par sa machine » est d'ailleurs une hypothèse, dite thèse de Church-Turing, que rien ne démontre. Enfin son « jeu de l'imitation » de 1950, simple expérience de pensée, a été transformé en critère populaire d'intelligence des machines, un contresens dont le débat sur l'intelligence artificielle paie encore le prix.
Filiation
Restera à mesurer ce qui circule dans ces machines, et ce qui s'y perd : c'est ce que fera Shannon, douze ans plus tard, en donnant à l'information une unité et une limite.

Référence Alan Turing, « On Computable Numbers, with an Application to the Entscheidungsproblem », Proceedings of the London Mathematical Society, 1936 ; « Computing Machinery and Intelligence », Mind, 1950.

Texte intégral « On Computable Numbers », le texte de 1936 (PDF)

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Guerre froide & décolonisation · 1945 – 1990

L'information devient une grandeur mesurable, et le canal qui la porte un bien que l'on possède (Shannon). La technique devient système total en Occident (Ellul, Heidegger), et arme de libération dans les Suds (Fanon, Gandhi, Diop, Nkrumah). Deux faces d'un même objet : aliéner, ou émanciper.

André Leroi-Gourhan 1911–1986 · France

Cet anthropologue montre que l'humain est technique depuis toujours : l'outil prolonge le corps.

L'idée
Leroi-Gourhan, préhistorien et anthropologue, étudie l'évolution conjointe de l'homme et de ses outils. Sa thèse : la technique n'est pas venue « après » l'humain, elle l'a fait naître. En se redressant sur ses deux jambes, l'homme libère sa main (pour l'outil) et sa face (pour la parole) ; outil et langage progressent alors ensemble. Il parle d'extériorisation, ou d'exosomatisation : l'humain projette ses fonctions hors de son corps, d'abord dans le silex taillé, puis dans la machine.
Ce qu'il apporte
Il ancre la technique dans la très longue histoire de l'espèce (la paléoanthropologie) et lie étroitement le geste technique et le langage.
Sa limite
Son approche est surtout descriptive : la dimension politique et les rapports de pouvoir y restent en retrait.
Filiation
Mumford, lui, politise ce geste technique : il distingue les techniques à échelle humaine des systèmes de domination.

Référence André Leroi-Gourhan, Le Geste et la Parole, 2 tomes, 1964–1965.

Pour aller plus loin André Leroi-Gourhan

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Lewis Mumford 1895–1990 · États-Unis

Mumford oppose les techniques douces, à taille humaine, aux « mégamachines » qui écrasent l'individu.

L'idée
Historien des techniques, Mumford distingue deux grandes voies. La technique « polytechnique » (ou démocratique) est diverse, décentralisée, à l'échelle de l'humain et de ses besoins. La « mégamachine » (ou technique autoritaire) est un système géant, centralisé et rigide, où les hommes eux-mêmes deviennent des rouages : il en voit l'ancêtre dans les grandes pyramides, bâties par des armées d'ouvriers organisés comme une seule et même machine. Chaque type de technique porte en lui une forme de pouvoir.
Ce qu'il apporte
Il historicise les grands systèmes techniques et met au jour les formes de pouvoir qu'ils installent, de la liberté à la domination.
Sa limite
Sa typologie est parfois trop tranchée (le bien contre le mal), et teintée de nostalgie pour un artisanat pré-industriel idéalisé.
Filiation
Ellul pousse l'analyse à l'extrême : et si le système technique tout entier était devenu autonome et incontrôlable ?

Référence Lewis Mumford, Le Mythe de la machine, 2 tomes, 1967–1970 ; Technique et Civilisation, 1934.

Pour aller plus loin Lewis Mumford

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Claude Shannon 1916–2001 · États-Unis

Shannon donne à l'information une unité de mesure, le bit, et démontre que tout canal qui la transporte a une limite physique.

L'idée
Ingénieur aux laboratoires Bell, Shannon publie en 1948 une théorie mathématique de la communication. Il y définit l'information comme une quantité mesurable : non pas ce qu'un message veut dire, mais la quantité d'incertitude qu'il lève, comptée dans une unité qu'il baptise le bit. Il pose le schéma qui structure encore tout le numérique : une source, un codage, un canal, du bruit, un décodage, un destinataire. Et il démontre que tout canal possède une capacité maximale : en dessous, on peut coder de manière à rendre l'erreur aussi petite qu'on veut malgré le bruit ; au-dessus, c'est impossible. Pour y parvenir, il écarte explicitement le sens, en posant que les aspects sémantiques de la communication sont sans pertinence pour le problème d'ingénierie.
Ce qu'il apporte
Il rend l'information physique : elle a une unité, un support, un débit maximal, un coût. C'est l'argument le plus solide contre le discours qui présente l'innovation numérique comme immatérielle et sans poids. Et c'est son exclusion du sens qui rend possibles les couches, les protocoles et les paquets : on peut transporter ce qu'on ne comprend pas. Il opère ainsi sur la communication le geste même d'al-Khwārizmī sur le calcul, depuis un monopole privé des télécommunications doublé d'un travail de cryptographie militaire tenu secret jusqu'en 1949 : celui qui possède le réseau invente la mesure de ce qui y circule.
Sa limite
L'exclusion du sens était une restriction de méthode ; la culture en a fait une métaphysique, appliquant « l'information » à la génétique, à la pensée et à la société. Shannon s'en est alarmé lui-même en 1956, sans effet. Elle a aussi fourni sa doctrine au transporteur : je ne fais que transmettre, je ne réponds pas de ce que je transmets. C'est encore aujourd'hui l'argument des plateformes.
Filiation
La même année, Wiener décrit l'autre moitié du dispositif : non plus le canal qui transmet, mais la boucle qui régule.

Référence Claude Shannon, « A Mathematical Theory of Communication », Bell System Technical Journal, 1948 ; « Communication Theory of Secrecy Systems », 1945, déclassifié en 1949 ; « The Bandwagon », IRE Transactions on Information Theory, 1956.

Texte intégral « A Mathematical Theory of Communication », 1948

Pour aller plus loin Claude Shannon

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Norbert Wiener 1894–1964 · États-Unis

Wiener fonde la cybernétique, science du pilotage par boucles de rétroaction, et devient le premier savant à interroger publiquement sa propre responsabilité.

L'idée
Mathématicien, Wiener fonde en 1948 la cybernétique, qu'il définit comme la science du contrôle et de la communication, aussi bien chez l'être vivant que dans la machine. Son idée centrale est la rétroaction (feedback en anglais) : un système se pilote en mesurant sans cesse l'écart entre le but visé et le résultat obtenu, puis en se corrigeant, exactement comme un thermostat régule la température d'une pièce. Cette idée unifie sous une même logique les machines, les organismes vivants et les organisations humaines : partout, de l'information qui circule et régule. Mais Wiener ne s'en tient pas à la théorie. Après Hiroshima, il refuse publiquement de livrer ses travaux à un ingénieur en armement, au motif qu'un savant doit répondre de l'usage qui sera fait de ce qu'il produit. Il consacre ensuite l'essentiel de son œuvre tardive aux conséquences humaines de ce qu'il a contribué à fonder.
Ce qu'il apporte
Il fonde la cybernétique, qui donne à la régulation par l'information un vocabulaire commun aux machines, au vivant et aux organisations. Surtout, il est le premier de cette fresque à poser la question de la responsabilité de celui qui fabrique : il annonce dès 1950 que l'automatisation dévalorisera le cerveau humain comme la première révolution industrielle avait dévalorisé le bras, et décrit en 1964 la machine qui exécute exactement l'ordre reçu plutôt que l'intention voulue, l'argument que l'on redécouvre aujourd'hui à propos de l'intelligence artificielle.
Sa limite
En ramenant le vivant, la machine et la société à des systèmes de régulation par l'information, la cybernétique risque de gommer ce qui, dans l'humain, ne se réduit pas au contrôle et au calcul. Et ses avertissements n'ont pratiquement rien pesé sur l'industrie qu'il a contribué à faire naître : poser la question de la responsabilité ne suffit manifestement pas à la faire prendre en charge.
Filiation
Ellul, à la même période, décrira ce monde entièrement régulé sous un autre nom : la Technique devenue système autonome.

Référence Norbert Wiener, « A Scientist Rebels », The Atlantic Monthly, janvier 1947 ; Cybernetics: or Control and Communication in the Animal and the Machine, 1948 ; The Human Use of Human Beings, 1950 ; God & Golem, Inc., 1964.

Ma lecture Lu intégralement, dans l'édition française Cybernétique et société (Seuil, 2014, traduction de Ronan Le Roux).

Pour aller plus loin Norbert Wiener

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Jacques Ellul 1954 / 1977 · France

Ellul soutient que la Technique est devenue un système autonome qui échappe à tout contrôle politique.

L'idée
Ellul appelle « Technique » (avec un grand T) non pas les machines, mais l'ensemble des méthodes qui visent l'efficacité maximale dans tous les domaines : industrie, administration, publicité, loisirs. Sa thèse : ce « système technicien » s'est autonomisé. Il n'obéit plus qu'à une seule loi, celle du rendement optimal, et il s'auto-accroît, car chaque solution technique crée de nouveaux problèmes qui appellent à leur tour de nouvelles techniques. La politique ne le dirige plus vraiment : elle ne fait que le suivre.
Ce qu'il apporte
Première grande théorie de la technique comme totalité autonome et auto-entretenue. Il annonce l'emprise technologique de notre époque.
Sa limite
Son déterminisme est presque total et très pessimiste. En traitant « la Technique » comme un bloc uniforme, il laisse peu de place à l'action, aux résistances et aux différences internes.
Filiation
Que révèle, au fond, cette emprise, sur notre manière même de voir le monde ? C'est la question que pose Heidegger.

Référence Jacques Ellul, La Technique ou l'Enjeu du siècle, 1954 ; Le Système technicien, 1977.

Pour aller plus loin Jacques Ellul

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Martin Heidegger 1954 · Allemagne

Heidegger affirme que la technique moderne nous fait voir toute la nature comme un simple stock à exploiter.

L'idée
Pour Heidegger, l'essence de la technique n'est pas elle-même technique : ce n'est pas d'abord une affaire de machines, mais une manière de faire apparaître le monde. La technique moderne l'aborde sous un mode particulier qu'il nomme le Gestell (souvent traduit par « arraisonnement » ou « dispositif ») : elle somme la nature de se tenir prête à être exploitée, comme un « fonds » disponible. Un fleuve n'est plus un fleuve, mais un réservoir d'énergie pour un barrage ; une forêt, un stock de bois. Tout devient ressource sommée d'être productive.
Ce qu'il apporte
Il arrache la technique à l'idée de simple « moyen neutre » et la pense comme une façon d'habiter le monde. D'où sa phrase célèbre : « là où est le danger croît aussi ce qui sauve ».
Sa limite
Sa pensée est très abstraite et sans prise concrète pour agir. Elle est teintée de nostalgie du monde paysan, et comporte de graves angles morts politiques, notamment son engagement dans le nazisme.
Filiation
Simondon répond par une voie positive : réconcilier l'homme avec l'objet technique, au lieu de le craindre.

Référence Martin Heidegger, « La question de la technique » (conférence de 1954), dans Essais et conférences.

Pour aller plus loin Martin Heidegger

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Gilbert Simondon 1958 · France

Simondon renverse la peur des machines : ce n'est pas la technique qui aliène, c'est notre ignorance d'elle.

L'idée
Simondon conteste l'idée reçue selon laquelle les machines nous asserviraient par nature. Selon lui, l'aliénation vient de ce que nous ne comprenons pas les objets techniques : nous les traitons soit comme de purs outils serviles, soit comme des menaces magiques. Il montre que l'objet technique possède son propre mode d'existence et évolue vers plus de cohérence interne, ce qu'il appelle la concrétisation (le moteur, par exemple, qui intègre peu à peu ses fonctions en un tout plus harmonieux). La vraie solution est une « culture technique » qui nous réconcilie avec les machines.
Ce qu'il apporte
Il propose un remède concret à l'aliénation : comprendre et « aimer » les machines. Il plaide pour l'ouverture et la réparabilité, faisant de celui qui comprend et bricole ses machines une figure d'avant-garde.
Sa limite
Son optimisme sur la culture technique sous-estime la captation économique et les rapports de pouvoir. Sa pensée est aussi antérieure au numérique et à Internet.
Filiation
Stiegler reprendra son héritage en y réinjectant la mémoire, le capitalisme et l'idée du poison qui peut aussi être remède.

Référence Gilbert Simondon, Du mode d'existence des objets techniques, 1958.

Ma lecture Lu intégralement, dans l'édition Aubier de 2012.

Pour aller plus loin Gilbert Simondon

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Langdon Winner 1980 · États-Unis

Winner prouve par l'exemple que des objets techniques peuvent, par leur conception même, produire de l'injustice.

L'idée
Winner défend une thèse frappante : « les artefacts ont une politique ». Autrement dit, certains objets techniques encodent, par leur seule conception, des rapports de pouvoir. Son exemple le plus célèbre : les ponts très bas construits au-dessus des voies rapides de New York par l'urbaniste Robert Moses, qui auraient empêché le passage des autobus, et donc l'accès des populations pauvres et noires aux plages, sans qu'aucune loi ne l'ait jamais écrit. Certaines technologies, ajoute-t-il, exigent aussi une organisation sociale donnée : le nucléaire, par exemple, suppose une gestion très centralisée et sécurisée.
Ce qu'il apporte
Il rend le pouvoir logé dans la technique analysable objet par objet, cas concret par cas concret : une lecture politique très opérationnelle.
Sa limite
Son approche se concentre sur des artefacts particuliers ; elle n'offre pas de théorie d'ensemble du système technique.
Filiation
Et quand l'objet technique est un instrument de colonisation ? C'est le terrain qu'explore Fanon.

Référence Langdon Winner, « Do Artifacts Have Politics? », revue Daedalus, 1980.

Pour aller plus loin Langdon Winner

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Frantz Fanon 1959 · Martinique / Algérie

Fanon observe qu'un même objet, la radio, passe d'outil de domination coloniale à arme de libération.

L'idée
Psychiatre et penseur de la décolonisation, Fanon étudie, pendant la guerre d'Algérie, le cas de la radio. D'abord rejetée par les Algériens car symbole de la présence coloniale française, elle change complètement de sens lorsque naît « la Voix de l'Algérie combattante » : le même appareil devient l'instrument de la lutte et du lien national. Fanon en tire une idée forte : une technique n'a pas de valeur fixe, elle peut aliéner puis, une fois réappropriée, libérer, selon qui la contrôle et l'usage qu'on en fait.
Ce qu'il apporte
Il pense la technique comme ambivalente et « retournable » dans un rapport de forces : une préfiguration directe de la dialectique entre aliénation et émancipation.
Sa limite
Son analyse est ancrée dans un contexte précis (la guerre coloniale) ; ce n'est pas un cadre général de mesure applicable partout.
Filiation
D'autres penseurs relient explicitement maîtrise technique et souveraineté politique : Gandhi, Diop, Nkrumah, Hountondji.

Référence Frantz Fanon, « Ici la voix de l'Algérie », dans L'An V de la révolution algérienne, 1959.

Ma lecture Lecture ciblée des Damnés de la terre, ouvrage distinct de L'An V de la révolution algérienne d'où provient le texte cité ci-dessus.

Pour aller plus loin Frantz Fanon

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Gandhi 1869–1948 · Inde

Gandhi fait du rouet à filer le symbole d'une indépendance conquise par des outils simples et maîtrisés.

L'idée
Face à la domination britannique, Gandhi choisit un outil humble comme emblème politique : le rouet (charkha), pour filer soi-même son coton. Derrière ce geste, une idée : l'autonomie (le swaraj, « se gouverner soi-même ») passe par des techniques appropriées, à l'échelle du village, que chacun peut posséder et maîtriser, plutôt que par la grande industrie importée qui rend dépendant. Boycotter le textile anglais en filant chez soi, c'est reprendre la main, à la fois techniquement et politiquement.
Ce qu'il apporte
Il relie technique, échelle et émancipation, et critique frontalement l'industrialisme colonial qui dépossède les peuples de leurs savoir-faire.
Sa limite
Son idéal comporte une tentation du refus technologique et une part de romantisme du village, difficiles à généraliser à un pays qui s'industrialise.
Filiation
D'autres, à l'inverse, feront de la maîtrise industrielle lourde la condition même de l'indépendance : Diop, Nkrumah.

Référence M. K. Gandhi, Hind Swaraj (Leur civilisation et notre délivrance), 1909.

Texte intégral Hind Swaraj, texte intégral (en anglais)

Pour aller plus loin Gandhi

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Cheikh Anta Diop 1923–1986 · Sénégal

Ce savant sénégalais affirme qu'il n'y a pas d'indépendance réelle de l'Afrique sans maîtrise des sciences et de l'industrie.

L'idée
Historien, physicien et anthropologue, Cheikh Anta Diop veut d'abord restituer à l'Afrique sa place dans l'histoire des civilisations, en défendant l'origine africaine de l'Égypte antique. Il en tire une conséquence politique décisive : l'indépendance simplement formelle ne suffit pas. Pour être réellement souveraine, l'Afrique doit conquérir la maîtrise scientifique, technique et industrielle, sans laquelle elle reste dépendante des anciennes puissances coloniales. Il plaide pour une fédération et une industrialisation à l'échelle du continent.
Ce qu'il apporte
Il relie histoire, science et souveraineté, et esquisse un projet techno-scientifique panafricain.
Sa limite
Cette ambition n'a que rarement été suivie des moyens institutionnels et financiers nécessaires pour se réaliser.
Filiation
Nkrumah en fera un programme d'État, sous le nom de « consciencisme ».

Référence Cheikh Anta Diop, Les Fondements économiques et culturels d'un État fédéral d'Afrique noire, 1960.

Pour aller plus loin Cheikh Anta Diop

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Kwame Nkrumah 1909–1972 · Ghana

Premier dirigeant du Ghana indépendant, Nkrumah veut industrialiser pour rendre la liberté réelle et non de façade.

L'idée
Nkrumah, artisan de l'indépendance du Ghana, forge le « consciencisme » : une philosophie politique qui vise à industrialiser rapidement pour donner un contenu concret à l'indépendance. Sa thèse centrale, exposée dans son livre sur le néocolonialisme : une nation peut être juridiquement libre tout en restant dominée économiquement, à travers sa dépendance technique, énergétique et financière envers les anciennes métropoles. La vraie décolonisation exige donc la maîtrise des moyens de production et de l'énergie.
Ce qu'il apporte
Il nomme et théorise le néocolonialisme : la domination qui persiste après l'indépendance officielle, par la technique et l'économie.
Sa limite
Son volontarisme d'État, très centralisé, s'est heurté aux rapports de forces mondiaux comme à des difficultés internes.
Filiation
Hountondji déplacera la question du terrain industriel vers celui du savoir lui-même.

Référence Kwame Nkrumah, Le Néo-colonialisme, dernier stade de l'impérialisme, 1965 ; Le Consciencisme, 1964.

Pour aller plus loin Kwame Nkrumah

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Paulin Hountondji 1942–2024 · Bénin

Ce philosophe béninois dénonce une science des Suds « tournée vers l'extérieur », qui applique sans jamais produire le savoir.

L'idée
Hountondji analyse ce qu'il appelle l'« extraversion » scientifique. Dans les pays du Sud, la recherche sert souvent à collecter des données brutes (plantes, matériaux, terrains d'étude) qui partent ensuite se transformer en savoir théorique dans les laboratoires du Nord, avant de revenir sous forme de produits finis. Le Sud reste ainsi cantonné à l'application, à la périphérie de la production mondiale du savoir. Il plaide pour des savoirs « endogènes », c'est-à-dire enracinés localement et capables de produire de la théorie sur place.
Ce qu'il apporte
Il ouvre une véritable géopolitique de la connaissance : qui produit le savoir, qui ne fait que l'appliquer, et avec quelles conséquences de pouvoir ?
Sa limite
Son apport est surtout un diagnostic lucide ; il propose moins un programme d'action clé en main.
Filiation
Comment penser cette pluralité des trajectoires sans céder au relativisme ? C'est ce que tente la « cosmotechnique » de Yuk Hui.

Référence Paulin Hountondji (dir.), Les Savoirs endogènes : pistes pour une recherche, 1994 ; Sur la « philosophie africaine », 1976.

Pour aller plus loin Paulin Hountondji

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Ère numérique · 1990 – aujourd'hui

Les manières de faire de la technique se pluralisent : il n'existe pas UNE technologie universelle, mais des articulations civilisationnelles rivales. Reste à mesurer, dans chaque trajectoire, le rapport de forces.

Bernard Stiegler 1994–2001 · France

Stiegler résume la technique par un mot grec : pharmakon, à la fois poison et remède.

L'idée
Stiegler part d'une idée simple : la technique est la mémoire de l'humanité déposée hors de nous, dans les objets (l'écriture, le livre, la photo, le disque dur). Il appelle cela les « rétentions tertiaires » : des souvenirs que nous n'avons pas vécus nous-mêmes, mais que la technique conserve et transmet. Or cette mémoire extériorisée est un pharmakon, mot grec qui désigne à la fois le poison et le remède : le numérique peut soutenir la pensée et le savoir, ou au contraire capter notre attention, court-circuiter nos facultés et nous « prolétariser », c'est-à-dire nous déposséder de nos propres savoirs.
Ce qu'il apporte
Il réalise une grande synthèse de Marx, Heidegger et Simondon, et relie la technique au capitalisme numérique (l'économie de l'attention). Il invite à une « thérapeutique » des usages : réapprendre à bien se servir du pharmakon.
Sa limite
Son œuvre est dense et exigeante, son cadre reste largement européen, et son diagnostic est par moments très pessimiste.
Filiation
Reste à nommer plus explicitement le pouvoir, et à sortir de l'universalisme occidental : c'est le geste de Yuk Hui.

Référence Bernard Stiegler, La Technique et le Temps, tomes 1 à 3, 1994–2001.

Ma lecture Lus intégralement : Dans la disruption (Babel) et Réenchanter le monde (Champs), ouvrages distincts de La Technique et le Temps citée ci-dessus.

Pour aller plus loin Bernard Stiegler

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Anne Alombert 2023 · France

Alombert prolonge Stiegler pour aujourd'hui : penser une autre informatique, contre la « schizophrénie numérique ».

L'idée
Philosophe contemporaine, Anne Alombert s'inscrit dans l'héritage de Bernard Stiegler. Elle décrit ce qu'elle appelle la « schizophrénie numérique » : les technologies actuelles, réseaux sociaux et intelligence artificielle générative, sont conçues pour capter notre attention et automatiser la pensée, au risque d'atrophier nos capacités de réflexion et de mémoire. Mais, fidèle à l'idée du pharmakon (l'outil qui peut être poison ou remède selon l'usage), elle refuse le rejet pur et simple : elle plaide pour une autre orientation des techniques numériques, plus contributive et décentralisée, qui soutienne les savoirs au lieu de les court-circuiter.
Ce qu'il apporte
Elle actualise la critique de Stiegler à l'ère de l'IA générative et des grandes plateformes, et la rend concrète : elle ne se contente pas de dénoncer, elle esquisse une bifurcation technologique possible.
Sa limite
Ces alternatives « contributives » restent, pour l'instant, largement à construire face à la puissance économique et à l'emprise des grandes plateformes.
Filiation
D'autres analysent le pouvoir déjà à l'œuvre, discrètement, dans le logiciel lui-même et dans nos habitudes numériques : Wendy Hui Kyong Chun.

Référence Anne Alombert, Schizophrénie numérique : la crise de l'esprit à l'ère des nouvelles technologies, 2023.

Ma lecture Lu intégralement, dans l'édition Allia de 2023.

Pour aller plus loin Anne Alombert

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Wendy Hui Kyong Chun 2011–2016 · États-Unis / Canada

Chun montre que le logiciel et nos habitudes numériques sont devenus une forme de pouvoir d'autant plus efficace qu'elle est invisible.

L'idée
Théoricienne des médias, Wendy Hui Kyong Chun étudie la façon discrète dont le numérique agit sur le pouvoir. Deux idées fortes. D'abord, le logiciel fonctionne comme une « idéologie » : il exécute des règles cachées que l'on suit sans les voir, comme si elles allaient de soi. Ensuite, les médias numériques agissent par l'habitude : à force de répétition (notifications, mises à jour, gestes quotidiens), ils s'installent en nous et nous rendent prévisibles, ce qui permet de nous cibler et de nous orienter. Elle montre aussi comment ces systèmes encodent des discriminations, notamment raciales, sous une apparence de neutralité technique.
Ce qu'il apporte
Elle déplace l'attention du spectaculaire vers l'ordinaire : le véritable pouvoir numérique se loge dans le code invisible et dans l'habitude, pas seulement dans les grandes plateformes visibles. Elle relie technique, données, discrimination et contrôle.
Sa limite
Son approche, ancrée dans la théorie critique des médias, est parfois abstraite et difficile à traduire en recommandations pratiques.
Filiation
Reste à décentrer complètement le regard hors de l'Occident, pour penser d'autres rapports possibles à la technique : c'est le geste de Yuk Hui.

Référence Wendy Hui Kyong Chun, Programmed Visions: Software and Memory, 2011 ; Updating to Remain the Same: Habitual New Media, 2016.

Ma lecture Lu intégralement : Codes, races, climat, habitudes (Presses du réel, 2023), recueil français d'essais de l'autrice, distinct des deux titres cités ci-dessus.

Pour aller plus loin Wendy Hui Kyong Chun (article en anglais)

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Yuk Hui 2016 · Chine / Hong Kong

Ce philosophe conteste l'idée d'une technologie universelle : chaque civilisation lie technique et vision du monde à sa façon.

L'idée
Yuk Hui forge le concept de cosmotechnique. Sa thèse : il n'existe pas UNE technologie unique et universelle, la même pour tous les peuples. Chaque grande culture articule la technique à sa cosmologie, c'est-à-dire à sa vision du monde, de la morale et du rapport à la nature. La technique chinoise ancienne, par exemple, ne séparait pas l'outil de l'ordre moral et cosmique, contrairement à la technique moderne occidentale. Celle-ci n'est donc pas « la » technologie en soi, mais une cosmotechnique particulière, devenue dominante et qui tend à uniformiser le monde entier.
Ce qu'il apporte
Il pluralise et décentre notre regard, réconcilie les traditions parcourues dans cette fresque, et ouvre la possibilité d'une « bifurcation » face à l'homogénéisation technologique mondiale.
Sa limite
Sa pensée court un risque de relativisme et reste difficile à traduire en outils concrets et mesurables.
Filiation
Il manque encore un instrument pour mesurer, dans chaque trajectoire technologique, le rapport de forces réel : c'est l'objet de la définition systémique et de la matrice TEI.

Référence Yuk Hui, The Question Concerning Technology in China: An Essay in Cosmotechnics, 2016.

Pour aller plus loin Yuk Hui

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Le Technological Empowerment Index

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